Exaptation (lire et parler 2)

C’est le billet récent de Christian Jacomino sur Stanislas Dehaene[1] qui m’a fait rechercher la note précédente[2], prise en juillet dernier à l’issue d’une réunion à laquelle, d’ailleurs, participait Christian. Réagissant à l’assertion selon quoi l’école (primaire) devait se recentrer sur ses « fondamentaux », à savoir « lire, écrire et compter », opinion largement partagée et relayée, j’avais brièvement défendu, l’idée qu’une des finalités de l’école, méconnue, était (aussi, d’abord) d’apprendre à parler.

Revenant sur ma note de juillet, je l’ai simplifiée et j’ai éliminé des parenthèses, excursus, précisions et incises qui ouvraient de nouvelles perspectives, me réservant de les suivre dans des notes séparées.

J’avais ainsi l’idée d’une note à écrire (ce que j’appelle un « scribendum ») qui trainerait depuis longtemps à propos de Dehaene et de la différence entre langage et écriture du point de vue évolutionniste.

J’ai fait une recherche sur mon compte diigo d’abord puis via Google: « exaptation », « exaptation dehaene », pour me rendre compte que d’une part j’avais déjà fait une assez longue note sur le sujet et que d’autre part j’avais assez brutalement simplifié (dépôt de la mémoire?) la question au point d’être à côté de la plaque.

En effet, ce qui restait en mémoire comme à écrire, c’était la critique de la thèse que j’attribuais à Stanislas Dehaene selon quoi les neurones de la lecture seraient le résultat d’une « exaptation » au sens de Stephen Jay Gould. Ma critique se fondait sur le fait qu’une expatation suppose la mise en fonction d’organes (de résultats évolutifs) pour des finalités toutes autres que celles pour lesquelles ils avaient d’abord été conçus[3] (ainsi des osselets de l’oreille d’abord éléments de la mâchoire, d’où finalité mâcher, « exaptés » pour assumer la finalité entendre) alors que les fonctions premières des neurones de la lecture (reconnaissance de formes) ne sont pas très éloignées, que la lecture n’est en quelque sorte qu’une spécialisation de celles-ci.

Or il suffit de relire ma note de 2012[4] pour me rendre compte que Dehaene distingue explicitement le mécanisme de ce qu’il appelle le « recyclage neuronal » de l' »exaptation » (au sens de Gould) dans la mesure où il n’y a pas alors modification du donné génétique [5], et montre la parenté entre fonction 1 (reconnaissance de formes) et fonction 2 (lecture).

Donc je me proposais d’enfoncer des portes ouvertes! Tout ce qu’il reste de mon propos, c’est au plus l’indication d’une certaine maladresse (en réalité plutôt un mouvement tactique) dans l’exposition, c’est-à-dire dans la mise en analogie entre l’exaptation et le recyclage neuronal. On peut le comprendre comme un mouvement tactique dans la mesure où Dehaene pose l’analogie pour ensuite montrer en quoi il ne s’agit pas (du tout) de la même chose (1/ les neurones de la lecture ne sont pas cablés et 2/ le recyclage n’est pas pas un détournement de fonction) et pour montrer un mécanisme en quelque sorte inversé: dans le mécanisme neuronal mis en œuvre par la lecture, ce n’est pas le (cablage du) cerveau qui s’adapte à la tâche culturelle mais la tâche culturelle (la lecture) qui s’adapte aux possibilités pré-existantes du cerveau.

Reste qu’on peut estimer que cette stratégie est maladroite dans la mesure où l’analogie une fois faite reste prégnante, aux dépends de ce qui, dans un second temps, la remet en cause. Preuve en est[6] que dans la wikipédia francophone (article « exaptation »[7]) la lecture est donnée comme exemple d’exaptation[8].

Reste-t-il encore quelque chose de mon « scribendum »? Peut-être la contestation de l’idée d’une différence essentielle entre les mécanismes neuronaux du langage (ciblés) et ceux de la lecture (culturellement acquis) soit la mise en doute du « paradoxe de la lecture » avec cette conséquence pratique que la langue n’est pas innée chez l’enfant et qu’elle fait donc aussi l’objet d’un apprentissage; ce qui me semble être le point principal du billet de Christian.


  1. https://christian.jacomino.org/2019/03/stanislas-dehaene-se-trompe.html
  2. https://cercamon2.wordpress.com/2019/04/22/sur-la-pedagogie-de-la-langue/
  3. Caveat: la formulation finaliste est ici une commodité, une façon rapide de désigner le processus évolutif, non la supposition d’une quelconque intention.
  4. https://lettrures.com/2012/04/17/les-babouins-lecteurs-lecture-et-langage-22/
  5. Eh oui, c’est évident, c’est même le cœur de ce que Dehaene appelle le « paradoxe de la lecture ».
  6. outre la déficience de ma propre lecture de Dehaene
  7. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Exaptation&oldid=155257520
  8. Pour faire entrer la lecture comme exemple d’exaltation l’article distingue deux types d’exaptation selon qu’il y a ou non mutation génétique des organes concernés. L’exaptation sans mutation génétique pourrait alors s’identifier avec ce que Dehaene appelle « recyclage neuronal ». Décider si dans ce cas il s’agit bien d’une exaptation au sens de Gould dépend de la question s’il s’agit réellement, avec la lecture, d’une nouvelle fonction ou si l’on considère la lecture comme une spécialisation première, à savoir la reconnaissance de formes.

Lire et parler 1: sur la pédagogie de la langue | Lire et parler 3: méthode globale?

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