Condillac, la Renaissance et les Grecs

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Alain de Libera cite Condillac:

Condillac, qui n’emploie pas encore le mot majuscule de Renaissance, mais ceux de naissance, de renaissance et de révolution, qu’il suffit d’entendre ensemble avec leurs minuscules pour arriver à Michelet, juge tout autrement que lui l’intrusion de ces Grecs, dont l’afflux fait la fortune des langues mortes au détriment des vivantes, ruinant les espoirs qu’avaient suscités bien plus tôt un Dante, un Pétrarque et un Boccace : « Les Grecs, écrit-il dans son cours de logique, ces Grecs auxquels on attribue la renaissance des lettres, se répandirent en Italie comme un nuage, et interceptèrent la lumière qui venoit de se montrer.[1]»

Condillac, Histoire moderne, livre neuvième, chap. (VIII) IX

in Œuvres Complètes, t.12, p. 413-432

Les beaux-arts sont donc nés en Italie, pendant le treizième et le quatorzième siècle, et par conséquent long-temps avant la ruine de l’empire Grec ; cependant on veut que la prise de Constantinople soit l’époque de leur naissance, et que cette révolution ait été nécessaire pour apporter aux Italiens le goût qu’ils avaient déjà, et qu’ils avaient bien mieux que les Grecs de Constantinople. Frappés d’une révolution qui a fait prendre [432] à l’Europe une face nouvelle, nous avons cru qu’elle a influé dans les progrès de l’esprit, parce que nous supposons qu’elle a tout fait. Cependant les Italiens, comme les Grecs, se sont formés d’après eux-mêmes, et s’ils doivent aux étrangers, ils leur doivent peu. Il est même certain que la prise de Constantinople les retarda, parce que la langue grecque, dont l’étude devint à la mode, fit négliger les langues vulgaires. Aussi l’Italie ne produisit-elle pas, dans le quinzième siècle, des écrivains aussi bons que Dante, Pétrarque et Bocace; ce n’est pas que l’érudition n’ait ensuite contribué à l’avancement des lettres, en mettant les gens de goût en état d’étudier de bons modèles, et en amassant des matériaux dont ils surent faire usage. Il en est de même de l’art d’imprimer, qui fut inventé dans le quinzième siècle. Il nuisit d’abord au goût par la facilité qu’il donna de devenir érudit; et tel Italien qui aurait été un écrivain élégant s’il eût étudié sa langue, se contenta de lire les livres grecs, qui devenaient plus communs, et se piqua d’en sentir les beautés, qu’il sentait mal. Si la prise de Constantinople a produit du savoir, elle a produit encore une pédanterie que l’imprimerie a rendue plus commune; et le goût ne renaîtra que lorsqu’on étudiera les langues vulgaires.

  1. Condillac, Cours d’études, VI, xx, 1, in : Œuvres philosophiques, t. II, Paris, PUF, coll. « Corpus général des philosophes français », 1948, p. 173. Cf., dans le même sens, Histoire moderne, livre IX, De l’Italie, chapitre ix, De l’état des arts et des sciences en Italie, depuis le xe siècle jusqu’à la fin du xve siècle, Œuvres complètes, t. XII, op. cit., p. 431-432.

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