Foucault: La Vérité et les formes juridiques (extraits et notes)

‘’Dits et écrits’’, I, pp. 1406 et suivantes[1] indiqué et cité par Alain de Libera dans son cours du 26 février[2]:

Invention de la connaissance, partie commentée par de Libera

p. 1410 – Je prendrai comme point de départ un texte de Nietzsche daté de 1873, et qui n’est paru qu’en édition posthume. Le texte dit: « Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de l' »histoire universelle »[3]« 
p. 1411 – Le mot qu’il emploie, invention le terme allemand est Erfindung est souvent repris dans ses textes, et toujours avec un sens et une intention polémiques. Quand il parle d’invention, Nietzsche a toujours en tête un mot qui s’oppose à « invention »: le mot « origine ». Quand il dit « invention » c’est pour ne pas dire « origine »; quand il dit Erfindung c’est pour ne pas dire Ursprung.

idéologie

p. 1420 – On arrive ainsi à cette notion très importante et en même temps embarrassante d’idéologie. Dans les analyses marxistes traditionnelles, l’idéologie est une espèce d’élément négatif à travers lequel se traduit le fait que la relation du sujet avec la vérité, ou simplement la relation de connaissance, est troublée, obscurcie, voilée par les conditions d’existence, par les relations sociales ou par les formes politiques qui s’imposent de l’extérieur au sujet de la connaissance. L’idéologie est la marque, le stigmate de ces conditions politiques ou économiques d’existence sur un sujet de connaissance qui, en droit, devrait être ouvert à la vérité.
Ce que je prétends montrer dans ces conférences, c’est comment, en fait, les conditions politiques, économiques d’existence ne sont pas un voile ou un obstacle pour le sujet de connaissance, mais ce à travers quoi se forment les sujets de connaissance, et donc les relations de vérité. Il ne peut y avoir certains types de sujets de connaissance, certains ordres de vérité, certains domaines de savoir qu’à partir de conditions politiques qui sont le sol où se forment le sujet, les domaines de savoir et les relations avec la vérité. Ce n’est qu’en nous débarrassant de ces grands thèmes du sujet de connaissance – en même temps originaire et absolu – en utilisant éventuellement le modèle nietzschéen que nous pourrons faire une histoire de la vérité.

F. ne fait pas intervenir ici le concept d’aliénation. C’est autour de ce concept d’aliénation que, peu d’années après Foucault, je m’éloignais du marxisme, dans un mouvement analogue au sien. Or il me semble que sur le fond la critique du marxisme à travers la critique du concept d’aliénation consonne parfaitement avec la critique de la conception marxiste de l’idéologie (que je faisais également en même temps que celle de sa conception de l’aliénation), à savoir que dans l’un ou l’autre cas il est supposé un sujet vierge. Foucault dit: « un sujet de connaissance qui, en droit, devrait être ouvert à la vérité ».

À noter « en droit » (voir ma note de jeudi où il faut que je revienne aujourd’hui!). Il y a ici un complexe de notions assez touffu: « en droit » renverrait à une nature humaine, que F. récuse. De ce point de vue il serait du côté « Arendt » (vs. Faye, gauche progressiste, classique).

Ce où j’en suis aujourd’hui, c’est dans la mise en cause de ces vieilles convictions, autour de la notion d’aliénation en particulier. Pour le dire vite et provisoirement (en avance et sous réserve d’élaborations): le principe d’égalité se fonderait sur la nature de l’homme comme être de langage, comme animal doué de / en proie au langage/logos. À suivre. En ce sens le concept d’aliénation serait fondé.

deux modes de recherche de la vérité dans la procédure judiciaire

pp. 1420 sq.: Autour d’ Œdipe roi une élaboration puissante mais pas toujours très convaincante (je ne peux m’empêcher de trouver toute l’élaboration des demi-réponses / σύμβολα un peu laborieuse, également l’articulation en trois parties: dieu (devin) / roi / esclave, il n’est pas très clair en quoi il y aurait éviction du second terme au profit du premier et du troisième). Le serment qui continue d’intervenir est considéré ici comme reste. C’est à dire que l’opposition entre Sophocle et Homère (la querelle entre Ménélas et Antiloque dans l’ Iliade) est moins nette que ne veut le montrer Foucault, qu’elle montre moins qu’il ne le voudrait le passage d’un « régime de vérité » à l’autre (de l’ordalie à l’enquête). Il y a bien un enquêteur (un ἵστωρ) chez Homère, même si Homère ne le fait pas intervenir (pour des raisons qu’on peut supposer plus littéraires / idéologiques qu’historiques), et symétriquement, puisque F. fait du serment une occurrence de l’ordalie, il y a du serment chez Sophocle comme dans les procès modernes. Réduire ces occurrences à des « restes », c’est un peu une pétition de principe.

séparer savoir de pouvoir, le tyran, le sophiste et le roi assyrien

p. 1436 – (…) l’important est ce qui va être fondamentalement dévalorisé, disqualifié, aussi bien dans la tragédie de Sophocle que dans La République de Platon c’est le thème ou, mieux, le personnage, la forme d’un savoir politique à la fois privilégié et exclusif. Ce qui est visé par la tragédie de Sophocle ou par la philosophie de Platon, lorsqu’elles sont situées dans une dimension historique, ce qui est visé derrière Œdipe σοφός, Œdipe le sage, le tyran qui sait, l’homme de la τέχνη, de la γνώή, c’est le fameux sophiste, professionnel du pouvoir politique et du savoir, qui existait effectivement dans la société athénienne de l’époque de Sophocle. Mais, derrière lui, ce qui est fondamentalement visé par Platon et par Sophocle est une autre catégorie de personnage, dont le sophiste était comme le petit représentant, la continuation et la fin historique le personnage du tyran. Celui-ci, aux viie et vie siècles, était l’homme du pouvoir et du savoir, celui qui dominait aussi bien par le pouvoir qu’il exerçait que par le pouvoir qu’il possédait. Finalement, sans que cela soit présent dans le texte de Platon ou dans celui de Sophocle, ce qui est visé derrière tout cela est le grand personnage historique qui a existé effectivement, encore que pris dans un contexte légendaire le fameux roi assyrien.

Tout ce passage est embarrassant, et embarrassé: en témoigne des maladresses de style et d’expression, voire de pensée, surprenants, ainsi cette répétition: qui, au juste, est visé? le « fameux sophiste » ou le « fameux roi assyrien »? Et pourquoi « assyrien »? pourquoi caractériser et réduire le despote oriental (personnage fameux, du coup, tout au long de la pensée occidentale lorsqu’elle veut se définir en opposition avec l’Orient[4]) par un roi assyrien (qui? Sardanapale?)?

L’impression que Foucault met les pieds dans un domaine qu’il connait mal, celui de l’opposition Orient/Occident (opposition sémites / indo-européens), domaine tout chargé d’enjeux graves et peu exploré par F. et pour lui cependant chargé de l’autorité de son ami et parrain Dumézil.

Autre difficulté (extrait suivant): le tyran/sophiste/roi assyrien est le représentant de la première fonction indo-européenne (d’après Dumézil) mais sa personnification ultime (le roi assyrien) n’appartient pas au domaine indo-européen.[5]

p. 1437 – C’est cette forme de pouvoir-savoir que Dumézil, dans ses études sur les trois fonctions, isolée, montrant que la première fonction, celle du pouvoir politique, était celle d’un pouvoir politique magique et religieux. Le savoir des dieux, le savoir de l’action qu’on peut exercer sur les dieux ou sur nous, tout ce savoir magico-religieux est présent dans la fonction politique.
Ce qui est arrivé à l’origine de la société grecque, à l’origine de l’âge grec du ve siècle, à l’origine de notre civilisation, c’est le démantèlement de cette grande unité d’un pouvoir politique qui serait en même temps un savoir. C’est le démantèlement de cette unité d’un pouvoir magico-religieux qui existait dans les grands empires assyriens, que les tyrans grecs, imprégnés de civilisation orientale, ont essayé de réhabiliter à leur profit et que les sophistes des vie et ve siècles ont encore utilisé comme ils pouvaient, sous la forme de leçons payées en argent. Nous assistons à cette longue décomposition pendant les cinq ou six siècles de la Grèce archaïque. Et, quand la Grèce classique apparaît – Sophocle en représente la date initiale, le point d’éclosion -, ce qui doit disparaître pour que cette société existe, c’est l’union du pouvoir et du savoir.

le grand mythe

p. 1438 – L’Occident va être dominé par le grand mythe selon lequel la vérité n’appartient jamais au pouvoir politique, le pouvoir politique est aveugle, le véritable savoir est celui qu’on possède quand on est en contact avec les dieux ou quand on se souvient des choses, quand on regarde le grand soleil éternel ou que l’on ouvre les yeux à ce qui s’est passé. Avec Platon commence un grand mythe occidental qu’il y a antinomie entre savoir et pouvoir. S’il y a savoir, il faut qu’il renonce au pouvoir. Là où savoir et science se trouvent dans leur vérité pure, il ne peut plus y avoir de pouvoir politique.
Ce grand mythe doit être liquidé. C’est ce mythe que Nietzsche a commencé à démolir, en montrant, dans les nombreux textes déjà cités, que, derrière tout savoir, derrière toute connaissance, ce qui est en jeu, c’est une lutte de pouvoir. Le pouvoir politique n’est pas absent du savoir, il est tramé avec le savoir.

enquête

pp. 1450 sq. – Contradictions: la procédure de l’enquête serait une invention (Erfindung) précisément datable (12e siècle) qui se serait étendue, depuis son commencement judiciaire, aux sciences. Mais en même temps F. montre que la procédure d’enquête a continué à être pratiquée par l’Eglise, et puis qu’elle a été le fait des procédures judiciaires romaines (le droit romain est le grand absent de ce survol historique) et d’ailleurs il en a précédemment repéré l’invention dans l’Œdipe roi (et au passage rappelons que « histoire » et l’adaptation du mot grec qui signifie enquête et que Hérodote a mis en titre à son œuvre).

Quel est alors le privilège de l’invention judiciaire du 12ème siècle ? Sinon qu’elle est le fait du pouvoir souverain. Et on a alors quelque chose comme une pétition de principe, un cercle.

En fait, ce qu’il semble, c’est que les procédures d’enquête apparaissent lorsqu’il s’agit de gérer de grands ensembles politiques. Effet de structure.

  1. http://1libertaire.free.fr/MFoucault194.html
  2. http://www.college-de-france.fr/site/alain-de-libera/course-2018-02-26-17h00.htm
  3. Nietzsche (F.), Vérite et Mensonge au sens extra-moral (1873; trad. M. Haar et M de Launay), in Œuvres philosophiques completes, Paris, Gallimard, 1975, t. I, vol. II Ecrits posthumes (1870-1873), p. 277.
  4. j’ai en particulier en tête les morceaux de Jünger recueillis dans les années 90 et puis, tout récemment la leçon de Victor Stoichita sur le portrait imaginaire de Mehmet Fatih
  5. Il faudrait aussi aller revoir chez Detienne, dans la mesure où ce personnage triple me semble devoir beaucoup aux « maîtres de vérité ».

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